La scene, auparavant vuide, se remplit & se diversifie de plus en plus. Déja les sens ouverts aux impressions du dehors transmettent à l’ame des ébranlemens d’où naît une multitude de perceptions & de sensations différentes. Déja le plaisir & la douleur voltigent sous cent formes autour du trône de l’ame. Amie du plaisir l’ame jete sur lui des regards empressés ; elle lui tend les bras ; elle le saisit avec transport ; elle s’efforce de le retenir. Ennemie de la douleur l’ame se trouble & s’aigrit à sa présence ; elle tâche de détourner la vue de dessus le monstre odieux qui l’obsede ; elle s’émeut, elle s’agite avec violence ; elle fait effort pour le repousser. Les perceptions plus nettes, plus distinctes, les sensations plus vives, plus agissantes, les objets plus connus, plus déterminés rendent les volontés plus décidées et plus efficaces. Le retour fréquent des mêmes situations, les rapports que différentes perceptions ou différentes sensations ont entr’elles, soit dans la maniere dont elles sont excitées, soit dans les circonstances qui les accompagnent, soit dans les effets qu’elles produisent sur l’ame établissent entre les idées une liaison en vertu de laquelle elles se rappellent réciproquement. L’auteur de notre être ayant voulu que toutes nos idées dépendissent originairement des mouvemens ou des vibrations qui sont excités dans certaines parties de notre cerveau, le rappel de ces mêmes idées dépend vraisemblablement d’une pareille cause. Il est une modification de la force motrice de l’ame, qui en agissant sur les fibres ou sur les esprits y occasione des mouvemens semblables à ceux que les objets y ont fait naître. L’imagination, qui d’un pinceau fidele & délicat retrace à l’ame l’image des choses, n’est de même qu’une modification de la force motrice qui monte les fibres ou les esprits sur un certain ton approprié aux objets qui doivent être représentés et semblable à celui que ces objets y imprimeroient par leur présence. Le siege de l’ame est une petite machine prodigieusement composée & pourtant fort simple dans sa composition. C’est un abrégé très-complet de tout le genre nerveux, une neurologie en miniature. On peut se représenter cet admirable instrument des opérations de notre ame sous l’image d’un clavessin, d’une orgue, d’une horloge ou sous celle de quelque autre machine beaucoup plus composée encore. Ici sont les ressorts destinés à mouvoir la tête : là sont ceux qui font mouvoir les extrémités : plus haut sont les mouvemens des sens : au-dessous sont ceux de la respiration & de la voix. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler ce proverbe chinois « Chaque coup de colère est un coup de vieux, chaque sourire est un coup de jeune ». Et quel nombre, quelle harmonie, quelle variété dans les pieces qui composent ces ressorts & ces mouvemens. L’ame est le musicien qui exécute sur cette machine différens airs ou qui juge de ceux qui y sont exécutés & qui les répete. Chaque fibre est une espece de touche ou de marteau destiné à rendre un certain ton. Soit que les touches soient mues par les objets, soit que le mouvement leur soit imprimé par la force motrice de l’ame le jeu est le même ; il ne peut différer qu’en durée et en intensité. Ordinairement l’impression des objets est plus durable & plus vive que celle de la force motrice. Mais dans les songes & dans certaines maladies l’imagination acquiert assez de force pour élever ses peintures au niveau de la réalité. La réminiscence par laquelle l’ame distingue les perceptions qui l’ont déjà affectée des perceptions nouvelles, paroit d’abord n’être point comme le rappel & l’imagination, une faculté, pour ainsi dire, mixte , une faculté qui tienne autant au corps qu’à l’ame ou à l’exercice de laquelle le corps concoure directement. Il semble que ce soit une faculté purement spirituelle ou qui n’appartienne qu’à l’ame.